Près de chez moi, il y a un Monoprix N°03

La vie des consommateurs

l.ordinaire
3 min ⋅ 11/12/2023

Près de chez moi, il y a un Monoprix. Un Monoprix, pas un Monop’. Pour faire court, un Monop’, c’est un petit Monoprix, encore plus cher. Le problème, c’est que pour désigner un Monoprix, les parisiens ont pris l’habitude de dire Monop’, donc quand quelqu’un vous dit : “je vais au Monop !”, on ne sait plus très bien s’il se rend au Monoprix ou au Monop’. 

Avec un peu de chance, vous serez à Monoprix en même temps que Bertrand. Bertrand est une personne en situation de handicap, c’est en tout cas ce que l’on peut déduire du fait qu’il se déplace en chaise roulante électrique. Son obésité est telle qu’on se demande si ce n’est pas juste elle qui rend nécessaire l’usage de ce mode de locomotion, qu’il manie avec une grande agilité de ses doigts potelés. Vous ne pouvez pas le rater. Outre sa corpulence, il porte systématiquement des grandes chemises à carreaux de bûcherons canadiens l’hiver et des T-shirt de groupes de Métal, l’été. Il me fait penser à Ignatius, le héros de La Conjuration des Imbéciles mais en beaucoup plus sympathique.

Bertrand passe une bonne partie de ses journées à déambuler dans les allées du Monoprix ou à papoter avec le vigile à l’entrée. Il est bien connu du personnel qui l’accepte presque comme l’un des leurs et lui fournit de précieuses indications sur l’actualité du magasin : arrivée de nouvelles références, départ d’anciennes jugées peu rentables, promotions à venir, nouvelle organisation d’un rayon, changement des parcours linéaires, comparaison entre grandes marques et marques du distributeur… Car l’activité principale de Bertrand est de renseigner les clients, de les aider dans leurs choix. Cette assistance bénévole n’est pas un nouveau service proposé par Monoprix — il ne faut pas rêver  — mais une initiative personnelle. Les habitués viennent spontanément le solliciter dans les allées ou lui-même les interpelle dès l’entrée quand il détient une information qui concerne leurs habitudes d’achat. Les nouveaux, il les aborde quand il les voit hésitants ou interrogatifs. Bertrand n’est pas là pour nous faire consommer plus mais consommer mieux. Ce n’est pas Yuca non plus, vous savez, cette application qui vous permet de scanner le code-barre d’un produit et vous affiche comment vous allez mourir d’un cancer. Ce qui l'intéresse, Bertrand, c’est de vous faire gagner du temps, de l’argent et de la sérénité. Il sait bien que lorsqu’on vous propose une ristourne de cinq euros sur un produit de vingt euros, on ne vous fait pas économiser cinq euros mais bien dépenser quinze. Lui et moi entretenons des relations cordiales mais sans interactions fortes. Il a rapidement compris à qui il avait à faire : une homme mal à l’aise avec la marchandise et qui déteste faire les courses. Rien que le terme déjà me fatigue, et l’obligation de les faire pour vivre encore plus. J’ai toujours le sentiment de me faire avoir surtout en période de soldes ou de promotion, qui sont pour moi la preuve irréfutable que l’on se fait avoir tout le reste du temps à hauteur de la ristourne que l’on m’accorde ces jours-là. Dans tous les cas, la bonne affaire est toujours pour le vendeur. 

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l.ordinaire

Par Xavier de Graff

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