Derrière le corbillard N°05

La vie humaine

l.ordinaire
3 min ⋅ 10/12/2023

Sur son scooter, à un feu, il se retrouve derrière un corbillard.

Mauvais présage ?

Il y a des fleurs sur la plage arrière. Il y a donc un corps mort, là dessous.

Dans la voiture à côté de lui, une femme tout en noir.

La femme du défunt ?

Il la regarde, elle le regarde, 

Elle préférerait que cela soit lui dans le cercueil, il se dit.

Ou pas. Peut-être que cela lui convient ce deuil. 

Peut-être que c’est son mari devant, et qu’il la battait.

Peut-être que c’était sa mère qui n’en pouvait plus de mourir de son Parkinson et qui a fini par prendre toute la place dans la sienne, de vie.

Peut-être que c’était son salaud de père qui l’attouchait quand ils prenaient leur bain ensemble, quand elle avait 7 ans. Elle n’en a jamais parlé à personne. 

Tiens, cela lui remémore l’été de ses 7 ans à lui, quand les moniteurs de la colonie de vacances de la compagnie Total, à Beaulieu, l’avaient allongé sur leur lit, nu. Il ne sait plus ce qu’il s’est passé alors, juste qu’un des moniteurs avait une Honda BSA 750 rouge. 

Il passe en revue toutes les raisons qu’elle pourrait avoir de se réjouir de cette mort.

Mais elle a l’air triste quand même, cette femme dans sa voiture derrière le corbillard.

Il n’a pas envie de penser à toutes les raisons qu’elle a d’être triste.
De toute façon le feu passe au vert. 

Il déboite et double le corbillard.

Sur le Pont d'Austerlitz, il se dit qu’il pourrait lui aussi mourir aujourd’hui, bêtement, d’un accident de scooter.

Ce ne serait pas idiot, remarque.
Il y aurait plus de monde à son enterrement que s’il vivait vieux. Et encore des amis vivants pour faire son panégyrique. 

Son grand-père est mort à 97 ans, il en avait marre de vivre. Sa femme avait déjà passer le pas, et tous ses potes aussi. Il n’arrivait plus à lire, à regarder la télévision, à pisser debout, et se faisait infantiliser par la gouvernante alsacienne et son horrible accent, qui s’adressait à lui à la troisième personne : alors on ne finit pas sa soupe ? 

Il se plaignait au médecin d’avoir mal. 

  • Voyons, Monsieur, vous avez 96 ans ! 

  • Mais j’ai mal quand même !

Il passe dans le tunnel de la Gare de Lyon à fond les manettes et en hurlant, à son habitude.

Un peu plus loin, dans la circulation, il retrouve à nouveau le corbillard.

...

l.ordinaire

Par Xavier de Graff

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