Les sous-verres N°19

La vie de famille

l.ordinaire
4 min ⋅ 16/03/2024

Dans ma chambre, derrière l’armoire à linge sont cachés trois grands sous-verres — dont un a le verre cassé — composés d’un assemblage de photos de la famille que nous formions avec M. et les enfants. Nous sommes beaux, souriants, et, sur la plupart d’entre elles, en vacances. J’ai pris beaucoup de soin à les sélectionner pour que l’ensemble exprime quelque chose qui ressemble au bonheur. Quand je les regarde aujourd’hui, j’en viens moi-même à oublier pendant quelques secondes ce qu’elles ne montrent pas, ce qu’aurait pu photographier Nan Goldin. 

Photo de Nan GoldinPhoto de Nan Goldin

On ne pense jamais à prendre des photos de mauvais souvenirs de famille alors qu’elles seraient beaucoup plus intéressantes à revoir avec le recul. Et certainement plus réussies sur le plan artistique, plus originales, plus authentiques, moins posées, aux cadrages plus osés. Mais plus compliquées à prendre aussi, surtout quand on est le protagoniste du mauvais souvenir en question. Sortir son appareil photo crée toujours un événement dans l’événement. Soudain, un témoin s’invite dans la scène pour en saisir l’intensité mais, dans les faits, en change illico la teneur. Difficile de faire valoir en famille un point de vue de reporter de guerre quand il s’agit de prendre en photo la déchirure du périnée de M. à la naissance de R., L. en train de vomir dans la baignoire après sa première cuite, M. assise sur la cuvette des toilettes porte ouverte, poursuivant notre discussion, l’air de rien, Maman en train d’étouffer, à l’aube, juste avant de mourir, la bouche grande ouverte comme si elle voyait l’enfer au lieu du Paradis, la tête de Gabillard, mon voisin, découvrant le sol de notre salle de bains couvert de sa merde (récit à venir dans un prochain numéro), R, assise sur le bord de son lit, petite fille en pleurs après l’annonce de notre séparation, la tête du juge au moment de la prononciation du divorce, un zoom sur la culotte ensanglanté de R., les ongles en gros plan de M. qui s’apprête à me griffer l’avant bras en me criant qu’elle me déteste.

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l.ordinaire

Par Xavier de Graff

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