La vie des livres
Dans mon salon, le mur du fond est occupé par une grande bibliothèque. Les livres ont un jour été rangés par ordre alphabétique mais depuis, au gré de mes lectures, de mes achats, de mes emprunts et de mes prêts, leur agencement ne correspond plus à aucun autre critère sinon celui des espaces encore disponibles où en fourguer de nouveaux.
Vous y trouverez peu de mes livres préférés car je les prête et comme je ne sais plus à qui, et que mes amis finissent également par oublier ou, si le livre leur a plu, les sous-prêtent à leur tour, je ne les récupère jamais ou alors à l’issue d’une boucle improbable où les amis de mes amis qui seraient aussi mes amis souhaiteraient me les faire découvrir : tiens, prends ce livre, ça va te plaire ! Dans cette hypothèse, soit j’oublierais l’avoir prêté : je leur dirais alors que je l’ai déjà lu, j’adore !, et il resterait dans leur bibliothèque, soit je reconnaîtrais mon exemplaire à d’infimes détails — une manière un peu sauvage de corner les pages, en haut comme marque-page, en bas pour me signaler les passages intéressants pour y revenir plus tard (mais en réalité, je n’y reviens que rarement et alors, la plupart du temps sans retrouver dans la page le passage qui avait motivé mon pliage : on ne se baigne jamais deux fois dans le même livre), des petites auréoles de gras sur certaines pages résultant de la chute de miettes de croissants au beurre, des grains de sable ou un brin d’immortelles signalant une lecture estivale — et pourrais en réclamer la propriété si cela ne devait pas susciter chez cet ami une déception — celle de ne pas avoir eu le plaisir de me faire découvrir ce livre qu’il a aimé, anticipant le plaisir que j’aurais eu moi-même à le lire et la discussion qui aurait pu s’ensuivre (avec la certitude que cela me plaise aussi car, dans le cas contraire, sa déception serait quand même au rendez-vous car on prête rarement un livre en espérant qu’il ne plaise pas ) — et la gêne d’être pris en flagrant délit de me prêter un livre qui ne lui appartient doublement pas. Je pense que dans cette situation, pour ne pas embarrasser mon ami, je ne dirais rien, je retournerais le livre dans ma main, jetterais un œil sur la quatrième de couverture (bon sang, c’est bien le mien !) comme si je le découvrais, et je le remercierais pour son attention. Cet ami me prêtant un livre qui ne lui appartient pas, ne lui aura probablement pas associé une notion de propriété. Il finirait probablement par oublier à son tour qu’il me l’a prêté et les choses rentreraient dans l’ordre. S’il venait toutefois à me le réclamer à l’issue d’un temps de lecture théorique — disons entre trois et six mois — je m’en trouverais très embarrassé car son motif serait soit de pouvoir le rendre à l’ami qui lui a prêté — et dans ce cas, il me serait très difficile d’avouer en être le vrai propriétaire car pourquoi alors avoir accepté qu’il me le prête sinon pour le récupérer en douce, sans parler de la menace qu’en le restituant à son ami (celui à qui je l’ai prêté), celui-ci lui révèle qu’en réalité ce livre m’appartient — soit de le récupérer en mode propriétaire et alors cet ami deviendrait un peu moins mon ami. Fort heureusement, jusqu’à présent, cette situation ne s’est pas présentée.
Les méditations sont une série de 162 encres peintes sur la maquette en blanc d'un livre. Chacune se propose d'être un support à méditation.
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