La vie humaine
Justin, mon voisin qui habite juste en face, va bientôt mourir d’un cancer du pancréas. Le cancer du pancréas, c’est un peu le couloir de la mort des cancers : une fois que vous y êtes, vous pouvez commencer à mettre de l’ordre dans vos affaires, il n’y aura pas de grâce présidentielle.
Justin a soixante dix ans. Cela fait deux ans qu’il résiste, qu’il se bat mais là, c’est fini. Lui-même l’a intégré et m’a dit l’autre jour, dans un sourire las, qu’il devrait être déjà mort depuis deux mois selon le pronostic des médecins. A chaque fois que je le croise dans l’escalier, j’ai l’impression qu’il a oublié un kilo chez lui. Il en a déjà perdu trente cinq et quand il se pose dans mon canapé, les coussins d’assises semblent lui manger les jambes.
Depuis que Justin sait qu’il va mourir, il s’est donné comme projet de rendre la vie de sa femme sans lui plus facile sur le plan matériel, pour ne pas ajouter les tracas à la peine. Alors il a fait refaire la cuisine et la salle de bain où il a remplacé la baignoire sabot par une douche, car ça sera compliqué pour Suzanne quand elle sera plus vieille d’enjamber le rebord ; la douche, c’est mieux pour les vieux. Il a vendu un appartement qu’ils possédaient à Nîmes avec l’idée d’acheter celui qui jouxte le leur à Paris et, avec les pièces en plus, faire une chambre où Suzanne pourra recevoir ses amies venus l’accompagner dans son deuil et, demain, sa solitude. Mais l’appartement des voisins n’est pas à vendre, alors, en attendant, Justin a acheté un canapé-lit pour le mettre dans le salon.
Il m’épate, Justin. Il a du panache. Il doit trouver dans cette mission une dignité ultime, un moyen de ne pas se laisser glisser dans le désespoir et la peur, une dernière raison de rester debout jusqu’au bout et d’éprouver son amour au-delà de la mort.
Alors oui, c’est sympa ce qu’il fait pour sa femme, très chevaleresque même, mais ce n’est pas ça qui va aider Suzanne à faire son deuil. A chaque fois qu’elle ouvrira son nouveau frigidaire, qu’elle se fera cuire un œuf sur ses plaques à induction ou qu’elle rentrera dans sa douche étincelante, le souvenir de Justin, magnifié par sa bravoure, se présentera à son esprit et là, bonjour tristesse.
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