Le bourdon N°04

La vie des bêtes

l.ordinaire
3 min ⋅ 10/12/2023

Il avait décidé de descendre à pied de l’hôtel des Roches Rouges, à Piana, jusqu’à la plage d’Arone, 11 km d’une route spectaculaire en surplomb du golfe de Porto et de la réserve de Scandola, au loin. Il aimait se donner des petits défis qui mettaient son corps à l’épreuve. Une sorte de test d’effort grandeur nature qui le rassurait sur son état de santé. 

Il était parti un peu tard et souffrait maintenant de la chaleur. Il n’y avait pas de sentier, il était obligé de marcher sur la route, doublé par les voitures des vacanciers qui se rendaient à la plage, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que la matinée avançait. Parmi elles, il y avait eu celle de Sabine, sa compagne, partie plus tard encore, qui l’avait salué au passage d’un bref coup de klaxon. Il savait qu’elle allait forcément le rattraper à un moment. Il avait accéléré le pas pour être le plus loin possible quand elle le dépasserait. Peut-être allait-elle  s’arrêter à sa hauteur, ouvrir la fenêtre côté passager, se pencher un peu et lui dire avec un sourire : dis donc, tu as bien avancé ! Il ne sait pas pourquoi il continuait à espérer ce genre de comportement de sa part. 

A mi-chemin, il s’était arrêté à la buvette au départ de la randonnée vers le Capo Rosso pour se désaltérer d’une Orezza versée sur un sirop de citron et avait observé un couple revenir de leur marche, rouge, essoufflé mais ravi. Puis il avait repris sa route. 

Tous les quatre ou cinq mètres, il découvrait un déchet sur les bas-côtés : emballage de glaces, paquet de cigarettes, bouteilles d’eau en plastique, mouchoirs… Il y avait aussi des colonnes de fourmis qui longeaient la chaussée. Peut-être y avait-il quelques nutriments à récupérer dans tous ces emballages qui expliquaient cette présence si près de la route ? 

C’est alors qu’il vit le bourdon. Il était au milieu de la chaussée, point noir et jaune, recroquevillé, immobile, mort. Il le dépassa et, quelques pas plus tard, estima incongru de le laisser là, sur ce sol artificiel, mort oui mais ancien vivant : il serait plus utile comme nourriture pour les fourmis que de farcir la rainure d’un pneu. Il retourna sur ses pas, l’attrapa par les ailes et le déposa délicatement au milieu de l’autoroute des fourmis qui, après l’avoir identifié avec leurs antennes , lui grimpèrent dessus pour le décortiquer. 

...

l.ordinaire

Par Xavier de Graff

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