La vie en chemin
Lorsque je marche sur un chemin de randonnée, une partie de mon contentement provient du sentier lui-même. Bien sûr, comme vous, quand je lève les yeux, j’admire le paysage qui m’entoure, ces plaines et ces forêts, ces sommets et ces vallées, ces cieux et ces rivages mais, en réalité, mon regard est la plupart du temps dirigé vers le bas, vers le sentier qui progresse à mes pieds.
Il s’y tient aussi de petits paysages si l’on y regarde bien, d’ombres et de lumières, de creux et de pleins.
L’usure du chemin et le doux arrondi de ses bords creusés dans l’herbe rase.
Les racines téméraires comme des grosses artères, polies par nos pas, poursuivent indifférentes leur propre trajectoire.
L’eau des flaques, des ruisseaux et celle qui assombrit les dalles chatoyantes.
Les pierres, leurs teintes et leurs formes infinies, les captives et les affranchies, celles qui crissaillent ou roulent sous nos semelles…
celles qu’on enjambe et celles qu’on contourne…
celles qui, bien aimables, nous font la courte-échelle.
Cette pierre là, quelle éternité mettra-t-elle pour rouler au fond de la vallée ? Et si je la mettais dans ma poche et changeais sa destinée ?
Quand je marche, mon regard balaye le chemin devant moi, à deux mètres environ. Il y a ces quelques secondes aveugles entre le moment où le sentier disparaît de ma vue puis se représente à mes pieds. Je suis toujours étonné par la capacité de mon cerveau et de mon corps à effectuer avec précision les ajustements psychomoteurs nécessaires pour s'adapter à la configuration du terrain sans avoir besoin de mobiliser à nouveau l’attention de mon regard. J’imagine assez bien mon cerveau devant son écran à mémoire immédiate dicter ses ordres brefs à mon corps motivé.
J’aime constater à ces moments-là que je suis beaucoup plus profond et silencieux que ce que je pense être.
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