Grands voyages et salons de massages (x) N°09

La vie en vadrouille

l.ordinaire
4 min ⋅ 07/01/2024

Je voyage peu. En vérité, je n’aime pas trop cela. Je n’ose pas le reconnaître en société car je passe immédiatement pour un plouc borné et égocentrique qui ne s’intéresse à rien, ni à personne. Et que je sache, je n’ai jamais rencontré quiconque revenu plus intelligent d’un voyage d’agrément qu’il ne l’était (déjà pas) en partant. 

Avec le réchauffement climatique, j’ai trouvé une bonne excuse pour qu’on ne me considère pas comme un con lorsque j’annonce que je n’aime pas voyager : je réduis ma trace carbone. Je suis désormais capable de sortir tout un tas de chiffres sur la production de CO2 d’à peu près tous les moyens de transport, l’avion occupant en toute logique le haut du podium, à part peut-être mon vieux Vespa. Je passe désormais pour un mec d’autant plus vertueux que les gens présupposent, comme tout le monde dans ma sphère, que j’adore voyager, découvrir les pays, les cultures, les rencontres avec les autochtones, tout ça… et qu’en y renonçant pour sauver la planète, je témoigne d’une force sublimative peu commune. 

Annoncer que l’on part en voyage, aujourd’hui, est certes devenu banal dans cette partie du monde mais garde encore son content de prestige et d’épate comme si soudain vous étiez gratifié par anticipation du savoir et de la culture locale et des mille expériences que vous ne manquerez pas d’y vivre. Pour cela, il est préférable de franchir les limites nationales. Vous susciterez peut-être un soupçon d’intérêt poli si, comme parisien, vous annoncez votre prochain week-end en amoureux à Tours — même si, plus certainement, votre auditoire n’y verra in petto que la preuve de votre impécuniosité ou de votre pingrerie — mais votre capital d’estime ne prendra une vraie consistance qu’au-delà des frontières, pour croître d’autant plus que votre voyage vous portera loin. 

Quand j’ai annoncé à mon entourage que je partais à Bali, j’ai tout de suite perçu le potentiel de cette consommation statutaire pour mon prestige personnel. A posteriori, j’estime que 27 % de la satisfaction totale suscitée par ce voyage a été éprouvée avant même que je commence à faire mes bagages. En réalité, à part les quelques heures passées dans l’avion à mater des blockbusters pour tuer l’ennui et l’inconfort, à vivre comme des expériences pittoresques l’atterrissage de l’insipide plateau repas sur la petite tablette ou le bruit de succion de la chasse propulsant votre crotte dans l’atmosphère à la suite de Felix Baumgartner, nous ne voyageons pas vraiment, nous partons consommer une destination. “Le tourisme est la marche de la bêtise”, écrit Don DeLillo. “On s’attend à ce que vous soyez bête. Le mécanisme mis au point par le pays qui reçoit est conçu tout entier pour des voyageurs qui agissent bêtement”. C’est ainsi que je me perçois quand je visite un pays étranger : bête. La plupart du temps, je ne connais pas la langue, je baragouine le globish et ne parviens donc pas à exprimer mes pensées les plus subtiles, je ne sais pas ce qu’il y a de mieux ou de moins bien à faire, à voir, à manger, je compulse les guides sans parvenir à choisir, gagné par le FOBO et une irritabilité qui ouvre les hostilités, « tu fais chier, je rentre à l’hôtel ! », et moi d’errer dans les ruelles en grommelant, tenté soudain par un massage avec finition. Les massages à bas prix sont un des agréments les plus appréciés par les touristes dans les pays d’Extrême-Orient. D’une manière générale, la possibilité de consommer à des prix plus économiques des services que l’on n’ose pas s’offrir dans notre pays d’origine potentialise le plaisir procuré par le service lui-même. Pour une fois, nous nous sentons riches mais dans un pays de pauvres. Ce qui peut même pour certains ajouter un peu de piquant à leur satisfaction.

...

l.ordinaire

Par Xavier de Graff

Les derniers articles publiés